L’Enfance
D’un mot latin signifiant « qui ne parle pas »
J'ai beaucoup de mal à parler de mes souvenirs d'enfance. Tels des poissons que je sais lovés dans la vase d’une mare, ils m’échappent dès que je les effleure, alors même qu’une fringale vient à me tordre l’estomac. J'aimerais plonger dans mes souvenirs, comme les pingouins plongent dans la mer, et dévorer goulûment chaque relique des émotions heureuses qui m'ont traversé quand j'étais enfant. Seulement, beaucoup d’émotions ont été vécues comme une espèce de sueur, qui ruisselait sur ma peau de manière poisseuse et finissait parfois par sentir mauvais. Alors pendant longtemps, trop longtemps, je n’en ai retenu aucunes, ni dans les filets de pêche que sont les carreaux d’une feuille de papier sur laquelle s’étale l’encre de seiche, ni dans le jabot d’un grand bec pour mieux les digérer, en pensant qu’ils prendraient le large pour de bon. Mais tout est resté dans la vase, et mon enfance me laisse sur ma faim, faute d’avoir su pêcher mes émotions.
Alors pourquoi parler de mon enfance ? Pourquoi mettre volontairement des mots sur une partie de ma vie qui joue à cache-cache avec ma mémoire ? Dans le film Blade Runner, certains réplicants, comme Rachel, sont dotés d’une mémoire affective parce que des souvenirs leur ont été implantés, suggérant ainsi que ce sont les souvenirs qui créent les émotions et de ce fait fondent leur humanité. Involontairement présente chez les réplicants et absente chez les humains, ressurgissant parfois au fond d’une tasse de thé dans laquelle a trempé une madeleine, la mémoire peine pour autant à me définir. Autant choisir aujourd’hui d’être l’enfant de l’homme que je serai, ainsi, parler de moi comme je le fais maintenant raconte mon enfance.
Les jouets préférés d’Olettys :
- Chouchou Marionnette : c’est le premier objet qui m’ait appartenu dont je me souvienne. C’était une marionnette en forme d’ours blanc qui est devenue grise avec le temps. Je me rappelle qu’elle était rêche parce qu’elle était assez vieille. Je ne sais pas où elle est aujourd’hui, mais peut-être que mes parents le savent.
- Barbie : je jouais avec les Barbie que ma mère avait quand elle était enfant. J’avais environ six Barbie et un Ken et j’avais aussi beaucoup de meubles Barbie. Je les gardais dans une boîte sous mon lit. J’avais collé des autocollants Ariel la petite sirène sur tous les meubles.
- Puzzle : j’avais un puzzle représentant une chambre d’enfant. Je crois que c’était un vieux puzzle, le design de la boîte faisait vieillot. Le décor de la chambre sur le dessin était de style victorien, je me souviens d’un vieux cheval à bascule dessus. Je l’aimais beaucoup.
Les jouets préférés d’Urs :
- Hasi : mon premier jouet et mon jouet préféré. Hasi est le nom donné à 99% des lapins en peluche en Allemagne donc ce n’était pas un nom très original. J’avais toute une collection de peluches, mais Hasi était ma préférée.
- Figurine Batman : j’adorais les super héros. Je m’amusais à faire sauter Batman très haut et je le jetais dans les escaliers pour qu’il vole. Je pense que je tenais à lui aussi parce que j’adorais lire. J’allais à la librairie de Comics avec mon père tous les samedis.
- Stylo à bille : je dessinais simplement des bonhommes bâtons et des personnages de dessins animés avec et il faisait des contours très nets et précis. Je tenais mon stylo d’une façon bizarre et je le serrais très fort, et avec n’importe quel autre stylo l’encre bavait sur mes dessins, mais celui-ci était parfait parce que l’encre séchait très rapidement.
Je ne suis pas né poisson mais balance dans l’eau. Et le vide m’a mangé car l’eau s’en est allée. Puis aérien, mon corps en feu a crié. De tout son poids, on l’a étalé, comme des écailles à la criée.
Ainsi naissent nos enfances, qu’une constellation met en scène. Son signe est le tien et ne t'assigne à rien.
Je suis né balance mais c’est moi, qu’ on pèse. Après une pirouette, deux mains ont attrapé ma tête. Quel émoi de passer à la trappe, scruté par des commères ! Je voltige, girouette. Dans mon vertige, je vois ma mère.
Ainsi naissent nos enfances, qu’ une pièce met en scène. Son italienne t’appartient et nulle aliénation ne te tient.
Une maison, hispano-française ou franco-espagnole, on ne sait pas vraiment… puisqu’elle était sur la frontière, et la famille dans la maison, l’enfant dans la famille. L’enfant n’étant pas russe et les poupées étant des filles, oublions les matriochka. Et pourtant, tout s’emboîtait dans ces mains infantiles, par couches successives, emballé avec soin. Quel cadeau, aussi paradoxal, avait-il à offrir ? Un oignon aurait suffi, sinon… Certaines boîtes ne sont pas anodines, s’ouvrent avec précaution ou restent fermées, avec ou sans clés. Il faut une détermination courageuse et sans faille, pour réveiller Pan, qui dort.
Et la frontière épousait une faille maritale et sismique. Lorsqu’une secousse ébranlait la bâtisse, le secours était au sous-sol. Dès le grondement et le chaos, l’enfant savait : s’enfuir en s’enfouissant, il se cachait déjà sous un masque d’impassibilité, une inertie du corps, au désarroi de tous et à la résignation de toutes. La pénombre est rassurante, surtout quand une présence solide et bénéfique s’y trouve et sa beauté digne vous touche au plus profond. Une fois remonté, le silence lourd et froid occultait les joies et péripéties d’une vie familiale banale, jusque dans la mémoire de l’enfant apeuré.
Il attendait, je pense, de grandir pour pouvoir s’évader. Il était notoire, que les grandes personnes ont toujours raison. Écouter les silences et savoir comment aimer s’apprend. On peut soigner l’enveloppe charnelle, tout en oubliant l’âme. Encore faut-il célébrer l’hispanophonie encore et toujours, sous peine de nostalgie chronique. Or, cette nostalgie régnait ainsi que le français. Et l’enfant enfermait l’espagnol, personne ne sait où, lui compris peut-être.
Par bonheur, l’école jouait carte sur table, invitation au voyage. La curiosité allégeait le cartable. Des mains adultes se donnaient, la cour jouait et l'insouciance riait. La boîte de Pandore musicale jouait sa musique de chambre, en sourdine.
Enfin, en été, la voie ferrée se déroulait et la musique familiale changeait de tourne-disque et le déraillement du disque se raréfiait.
J’ai appris, que l’enfant a dépassé ses peurs, qu'il a appris à vivre, qu’il a appris les autres.
On m’a dit, que la petite famille a surmonté les siennes, après beaucoup de déballages et d’ouvertures de boîtes.
Il semble que ce petit monde est paisible et aimant mais presque sans mémoire commune.
Devenu plus grand, il serait en paix avec ce passé, au point de ne pas l’évoquer, sauf pour l’amour de la littérature.
Peut-être, prendra-t-il le train pour l’Hispanie, si ce mot existe, s’il la partage avec la Germanie !
Je le remercie pour son courage, pour ce qu’il a fait de moi. Une vie est toujours perfectible, une âme est résiliente. Il faut aimer l'enfant, qu’on a été !