L’Enfance

D’un mot latin signifiant « qui ne parle pas »

publié, Août 2026
Édito
Apolline GARREL

Quoi de plus délicat que d’évoquer son enfance, comme il est pourtant devenu si commun voire obligatoire de le faire ? « Infans », celui ou celle qui n’a pas (encore) la parole, mais dont l’on parle beaucoup, dont l’on a si souvent envie de parler, dont parfois l’on se sent obligé de parler… voire, peut-être encore trop souvent, à la place de qui l’on parle et reparle.

L’enfance, à notre époque, est parfois convoquée à la barre et sommée de tout expliquer. Origine, paradis perdu célébré dans la nostalgie, enfer des douleurs non reconnues et non dites, innocence à préserver... elle est à coup sûr un pilier de notre identité contemporaine. Réservoir de souvenirs prégnants, précieux ou abhorrés, elle est pourtant aussi le lieu de bien troublantes amnésies… De là où nous venons, nous pouvons nous souvenir, un peu, beaucoup, intensément, (presque) pas du tout.

À vouloir à tout prix, en adultes parfois pénétrés de discours psychologiques, la charger de sens pour nous recharger nous-mêmes en magie ou en rêves, ou encore dans l’espoir de trouver enfin la clé ultime de notre supposé destin, ne risquons-nous pas de noyer notre enfance sous le poids de nos discours ? La rétrospection, mais surtout l’irréductible différence qui désormais nous sépare de l’enfant, n’aboutit-elle pas à d’inévitables déformations ?

Parler de son enfance peut bien-sûr être hautement thérapeutique. Il n’en reste pas moins qu’écrire sur elle tient presque de la gageure : pris dans le filet de nos souvenirs, l’enfant que nous étions nous échappe toujours. Comment alors assumer le passage et la perte sans pour autant renoncer à dire ?

C’est peut-être pourquoi Ludovic Charpentier, refusant de chercher à raconter à tout prix, choisit paradoxalement de réfléchir sur son absence de souvenirs d’enfance et sur ce qu’elle implique, tandis Pascal Cantais évoque … sa naissance, instant universellement recouvert par l’amnésie !

Les textes de Pascal se jouent de plus avec sérieux et malice des pièges du déterminisme, évoquant de possibles enfermements venus de loin tout en refusant la fatalité : il ne s’agit ni d’enclore l’adulte dans son enfance, ni le souvenir de celle-ci dans la détestation. Apolline Garrel, à partir du souvenir d’une récitation scolaire d’apparence anodine, tente quant à elle de mettre en évidence l’énigme irréductible du souvenir d’enfance, évidence émotionnelle nimbée de mystère, loin de tentatives de compréhension utiles mais forcément partielles.
L’irrévérence des poèmes de Nicolas Perdu décline à sa manière ce refus d’enfermer l’enfance et l’enfant, convoquant pour mieux les déjouer avec humour les passages obligés de l’école et des dessins animés, montrant comment l’enfant qui s’ennuie fait allégrement sauter boîtes et couvercles, expérience précieuse pour l’adulte qui pourra rejouer en tapinois le film de l’enfance derrière ses paupières fermées.

Olettys et Urs Kessler s’emparent d’un autre lieu commun, celui des jouets bien-aimés. Leur texte met en évidence la force des liens affectifs et des sensations qui unissent les enfants à des objets parfois banals dans leur pays et leur génération. Ces souvenirs ne deviennent-ils pas alors à leur tour des compagnons pour les adultes, nous invitant à dresser notre propre inventaire ?

Ni « vert paradis » (Baudelaire) ni enfer à la Poil de carotte, nos textes tentent d’écrire l’enfance en évitant de se l’approprier car, anciens et grands enfants que nous sommes, nous n’avons pas pour autant droit de propriété sur elle !

Très bonne lecture et un grand merci à vous !

L’école
L’école
Nicolas PERDU

j’ai la tête ouverte
les yeux ouverts
et je rêve
d'une école au toit ouvert

une école sans tout !
sans loi sans roi

s’envolent
les fantaisies chaotiques
des mots nouveaux-nés
les lettres font d’étranges nœuds
et les phrases trop pressées
bondissent des textes sans toit
bondissent de l’école sans toit

et je vois
dans le ciel rêveur et infini
des histoires s’écrire

Souvenirs d’enfance
Souvenirs d’enfance
Ludovic CHARPENTIER

J'ai beaucoup de mal à parler de mes souvenirs d'enfance. Tels des poissons que je sais lovés dans la vase d’une mare, ils m’échappent dès que je les effleure, alors même qu’une fringale vient à me tordre l’estomac. J'aimerais plonger dans mes souvenirs, comme les pingouins plongent dans la mer, et dévorer goulûment chaque relique des émotions heureuses qui m'ont traversé quand j'étais enfant. Seulement, beaucoup d’émotions ont été vécues comme une espèce de sueur, qui ruisselait sur ma peau de manière poisseuse et finissait parfois par sentir mauvais. Alors pendant longtemps, trop longtemps, je n’en ai retenu aucunes, ni dans les filets de pêche que sont les carreaux d’une feuille de papier sur laquelle s’étale l’encre de seiche, ni dans le jabot d’un grand bec pour mieux les digérer, en pensant qu’ils prendraient le large pour de bon. Mais tout est resté dans la vase, et mon enfance me laisse sur ma faim, faute d’avoir su pêcher mes émotions.

Alors pourquoi parler de mon enfance ? Pourquoi mettre volontairement des mots sur une partie de ma vie qui joue à cache-cache avec ma mémoire ? Dans le film Blade Runner, certains réplicants, comme Rachel, sont dotés d’une mémoire affective parce que des souvenirs leur ont été implantés, suggérant ainsi que ce sont les souvenirs qui créent les émotions et de ce fait fondent leur humanité. Involontairement présente chez les réplicants et absente chez les humains, ressurgissant parfois au fond d’une tasse de thé dans laquelle a trempé une madeleine, la mémoire peine pour autant à me définir. Autant choisir aujourd’hui d’être l’enfant de l’homme que je serai, ainsi, parler de moi comme je le fais maintenant raconte mon enfance.

Aux sources de l’enfance
Aux sources de l’enfance
Pascal CANTAIS

Je ne suis pas né poisson mais balance dans l’eau. Et le vide m’a mangé car l’eau s’en est allée. Puis aérien, mon corps en feu a crié. De tout son poids, on l’a étalé, comme des écailles à la criée.

Ainsi naissent nos enfances, qu’une constellation met en scène. Son signe est le tien et ne t'assigne à rien.

Je suis né balance mais c’est moi, qu’ on pèse. Après une pirouette, deux mains ont attrapé ma tête. Quel émoi de passer à la trappe, scruté par des commères ! Je voltige, girouette. Dans mon vertige, je vois ma mère.

Ainsi naissent nos enfances, qu’ une pièce met en scène. Son italienne t’appartient et nulle aliénation ne te tient.

La nuit
La nuit
Nicolas PERDU

la nuit quand je descends dans mon lit
parmi les tissus d’ombre
les silences endormis
et les mystères chauds

je retrouve
au fond de ma grotte
cette fougue galopante et vibrante
telle un cheval constellé
de rêves gigantesques

trésor d’aventure
ma fougue est belle et n’a peur de rien

chaque nuit je regarde
le film de son passage parmi les rêves de mon enfance
sur l’écran de mes paupières

Les jouets
Les jouets
Urs Kessler et Olettys

Les jouets préférés d’Olettys :

- Chouchou Marionnette : c’est le premier objet qui m’ait appartenu dont je me souvienne. C’était une marionnette en forme d’ours blanc qui est devenue grise avec le temps. Je me rappelle qu’elle était rêche parce qu’elle était assez vieille. Je ne sais pas où elle est aujourd’hui, mais peut-être que mes parents le savent.

- Barbie : je jouais avec les Barbie que ma mère avait quand elle était enfant. J’avais environ six Barbie et un Ken et j’avais aussi beaucoup de meubles Barbie. Je les gardais dans une boîte sous mon lit. J’avais collé des autocollants Ariel la petite sirène sur tous les meubles.

- Puzzle : j’avais un puzzle représentant une chambre d’enfant. Je crois que c’était un vieux puzzle, le design de la boîte faisait vieillot. Le décor de la chambre sur le dessin était de style victorien, je me souviens d’un vieux cheval à bascule dessus. Je l’aimais beaucoup.

Les jouets préférés d’Urs :

- Hasi : mon premier jouet et mon jouet préféré. Hasi est le nom donné à 99% des lapins en peluche en Allemagne donc ce n’était pas un nom très original. J’avais toute une collection de peluches, mais Hasi était ma préférée.

- Figurine Batman : j’adorais les super héros. Je m’amusais à faire sauter Batman très haut et je le jetais dans les escaliers pour qu’il vole. Je pense que je tenais à lui aussi parce que j’adorais lire. J’allais à la librairie de Comics avec mon père tous les samedis.

- Stylo à bille : je dessinais simplement des bonhommes bâtons et des personnages de dessins animés avec et il faisait des contours très nets et précis. Je tenais mon stylo d’une façon bizarre et je le serrais très fort, et avec n’importe quel autre stylo l’encre bavait sur mes dessins, mais celui-ci était parfait parce que l’encre séchait très rapidement.

Mémoire d’enfant
Mémoire d’enfant
Pascal CANTAIS

Une maison, hispano-française ou franco-espagnole, on ne sait pas vraiment… puisqu’elle était sur la frontière, et la famille dans la maison, l’enfant dans la famille. L’enfant n’étant pas russe et les poupées étant des filles, oublions les matriochka. Et pourtant, tout s’emboîtait dans ces mains infantiles, par couches successives, emballé avec soin. Quel cadeau, aussi paradoxal, avait-il à offrir ? Un oignon aurait suffi, sinon… Certaines boîtes ne sont pas anodines, s’ouvrent avec précaution ou restent fermées, avec ou sans clés. Il faut une détermination courageuse et sans faille, pour réveiller Pan, qui dort.

Et la frontière épousait une faille maritale et sismique. Lorsqu’une secousse ébranlait la bâtisse, le secours était au sous-sol. Dès le grondement et le chaos, l’enfant savait : s’enfuir en s’enfouissant, il se cachait déjà sous un masque d’impassibilité, une inertie du corps, au désarroi de tous et à la résignation de toutes. La pénombre est rassurante, surtout quand une présence solide et bénéfique s’y trouve et sa beauté digne vous touche au plus profond. Une fois remonté, le silence lourd et froid occultait les joies et péripéties d’une vie familiale banale, jusque dans la mémoire de l’enfant apeuré.

Il attendait, je pense, de grandir pour pouvoir s’évader. Il était notoire, que les grandes personnes ont toujours raison. Écouter les silences et savoir comment aimer s’apprend. On peut soigner l’enveloppe charnelle, tout en oubliant l’âme. Encore faut-il célébrer l’hispanophonie encore et toujours, sous peine de nostalgie chronique. Or, cette nostalgie régnait ainsi que le français. Et l’enfant enfermait l’espagnol, personne ne sait où, lui compris peut-être.

Par bonheur, l’école jouait carte sur table, invitation au voyage. La curiosité allégeait le cartable. Des mains adultes se donnaient, la cour jouait et l'insouciance riait. La boîte de Pandore musicale jouait sa musique de chambre, en sourdine.
Enfin, en été, la voie ferrée se déroulait et la musique familiale changeait de tourne-disque et le déraillement du disque se raréfiait.

J’ai appris, que l’enfant a dépassé ses peurs, qu'il a appris à vivre, qu’il a appris les autres.
On m’a dit, que la petite famille a surmonté les siennes, après beaucoup de déballages et d’ouvertures de boîtes.
Il semble que ce petit monde est paisible et aimant mais presque sans mémoire commune.
Devenu plus grand, il serait en paix avec ce passé, au point de ne pas l’évoquer, sauf pour l’amour de la littérature.
Peut-être, prendra-t-il le train pour l’Hispanie, si ce mot existe, s’il la partage avec la Germanie !
Je le remercie pour son courage, pour ce qu’il a fait de moi. Une vie est toujours perfectible, une âme est résiliente. Il faut aimer l'enfant, qu’on a été !

La télé
La télé
Nicolas PERDU

la télé
je me suis mis à la détester quand j’avais 10 ans
quand je n’en pouvais plus de voir éclater
comme des bulles
les jouets qui tombaient de l’écran

et puis ces personnages de dessin animé
le jour où je réalisais qu’ils n’étaient pas vivants
qu’ils étaient... dessinés... puis animés...
par des animateurs aussi sérieux qu’un instituteur...

la télé
je me suis mis à rentrer dedans
à 10 ans
brouiller les règles de la passivité
les vrais pirates sont ceux de l’imagination
faire des nœuds avec les histoires
c’est bien plus drôle
qu’entendre ces dialogues sans feu

ma télé
est vide
pas d’image
seulement un petit lit pour mon œil
qui fixe
l’écran
sur lequel j’écris la vie

Terra incognita
Terra incognita
Apolline GARREL

C’est une petite corvée ordinaire, la récitation évaluée et obligatoire d’une poésie qui parle de Conquérants. La poésie scolaire parle de voyageurs d’autrefois – c’est à peu près tout ce que l’on sait. Le maître a expliqué qu’ils étaient partis pour « Cipango », et que ce dernier mot désignait en fait le Japon. C’est donc une histoire de conquérants venus d’Europe, territoire familier, pour chercher de l’or en Asie. L’auteur s’appelle « Jose-Maria de Heredia ». C’est ce que l’on a recopié dans le cahier de poésie. Il y a ces deux A bien curieux qui se répondent, et surtout l’énigme d’un homme qui s’appelle Jose mais aussi Maria, comme une femme.

Ce jour-là le garçon blond s’en sort bien. Il a été interrogé, mais ne le vit nullement comme une épreuve ou un supplice. Son plaisir et son talent sont évidents. Comme tout le monde dans la classe, la fillette du premier rang l’admire. A cet instant elle se sent bien dans le groupe. Le temps de la récitation, les enfants sont ensemble. Le garçon blond est sûr de lui. Il déclame avec brio et il le sait.

Porté par l’enthousiasme de la classe et l’approbation du maître, la diction fougueuse et précise, il ose le geste qui ponctue avec justesse, les mouvements du corps. La fillette du premier rang écoute la poésie. Mais, comme les autres, c’est surtout le garçon blond qui fixe son attention. Son aisance est séduisante, sa récitation captivante. Il est bien bon d’oublier l’étroitesse de la salle de classe, les odeurs crispantes de gomme et de craie, le jaune douteux des tables, la poussière irritante qui vole du tableau noir, agaçant les narines.

« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal… » Devant les yeux flotte un immense tournoiement ailé. Le rapport avec les conquérants et le charnier n’est pas très clair, mais cela n’a guère d’importance. « Et les vents alizés inclinaient leurs antennes… » La voix du garçon blond a ralenti. Voilà qui est aussi beau qu’obscur. Cette poésie est plaisamment dépaysante. Elle fait entrer en terre inconnue – c’est peut-être ce que ressentaient les Conquérants en voguant vers la lointaine Cipango.

« …Aux bords mystérieux du monde occidental »

La fillette sursaute légèrement. A l’intérieur de sa poitrine son cœur cogne, un battement sourd, unique, violent sans être angoissant.

« Au bords… » D’un coup et d’un seul c’est une sorte de commotion ; un arrachement, un choc. Mais cela ne fait pas mal – c’est juste un ravissement, comme un grand vent. La fillette est transportée. Il n’y a plus les odeurs de gomme et de craie –il n’y a même plus le garçon blond. Que de choses étranges, ces bords pluriels, contours majestueux et flous, et ces termes familiers qui soudain ont cessé de l’être, « Mysté-ri-eux » – ainsi le maître a-t-il étonnamment ordonné de prononcer –, et l’exotisme sonore de ce mot que l’on croyait connaître mais que l’on ne reconnaît plus, qui ne saurait plus désigner le pays, l’Europe simple et familière : « Oc-ci-den-tal ». Ce sont plusieurs énigmes très belles et qui n’appellent présentement aucune résolution.

Aux bords mystérieux du monde occidental, cela veut dire immensément loin, dans un lieu autre et sidérant, là où la matière finit dans le vide. Terra incognita, là où s’arrêtent les cartes. A l’endroit où la Terre rencontre l’espace. Par ces mots il est évident que la chose est non seulement possible, mais vraie. Il y a un endroit où le monde s’arrête mais qui n’est pas effrayant. Une ouverture sur du vide – cela n’est pas compréhensible, mais alors on ne cherche pas à le comprendre, on le sent, on le voit.

Une image instantanément s’est formée, née des mots et de leurs sonorités, de leur puissance dépaysante. Tout est gris-bleu. L’image peuple tout, ouvrant le monde, épanouissant le regard, air libre, couleurs nuancées de gris, de bleu, de blanc. Le bout du monde est très simple, deux immensités de ciel et d’eau qui se rencontrent, aux couleurs presqu’identiques, sauf que le ciel immense est moins mobile que la mer immense.

Le ciel et la mer se touchent dans les lointains. Mais que le bateau vienne, le plus naturellement qui soit, à encore un peu se rapprocher, et l’on voit clairement qu’il y a autre chose au bout même de l’horizon. Aux grands bords de l’Occident, c’est la fin de la Terre. Le monde ouvre sur le vide. Le vide est de la même couleur que le reste, entre le gris, le bleu, le blanc. Il n’est pas menaçant, juste différent. Le vide n’est pas vide – il est autre, aussi immense que la Terre et de la même couleur, mais l’on ne saurait vraiment le décrire. Le vide est tout un monde, proche du bateau, évident. Mais l’on ne peut ni y pénétrer, ni le connaître. Jamais l’on ne finira de s’en rapprocher. Le bateau ralentit sans s’immobiliser. De la voile à la coque il frémit. L’on tend et retend incessamment le regard, pour contempler. L’on voit ce que personne ne peut voir, ce que personne n’a jamais vu.

Aux bords mystérieux du monde occidental, d’un coup le bout du monde est devenu réel. L’on ne saurait aller plus loin. C’est pourquoi tout y est accompli.

Dans l’étroite salle de classe le cœur de la fillette s’est arrêté de battre –à moins qu’il ne batte un peu plus vite.

Quand je serai grande, différente, je serai toujours moi et pourtant si étrange. J’irai, je serai là-bas au bout de l’Occident sonore, par la mer grise.

Je ne tomberai pas dans le vide. Tels les conquérants, je contemplerai ce qui ne peut se voir d’ici, et que je vois pourtant, quelques très longues secondes, cependant que le garçon blond déclame, fier et sûr de lui, porté par l’enthousiasme du maître et de la classe.

C’est là-bas que je partirai. Quand je serai grande – loin d’ici. J’aime bien ici, pourtant… mais puisque je serai autre. Il n’y aura plus rien, que la simplicité. Ni école ni récitations ni craie ni odeur bleuâtre de l’ennui – rien, rien que…

Mais ce n’est pas l’enfant qui prononce ces mots. Ce qui vient de s’écrire ne sera jamais qu’une tentative d’approche.

Dire les frissons de l’enfance évoque certaines rencontres, évidences mêlées d’un sentiment d’altérité ; comme si, tels les bords du ciel et de la terre, ces retrouvailles qui ne sont jamais un retour ouvraient indéfiniment sur autre chose, deux mondes se touchant sans se recouvrir ni coïncider. Je me souviens, c’est vague, c’est fort. Il en émane une impression aussi précise que floue.

Bien sûr l’on cherchera à comprendre. L’on pourra parler d’une origine, d’une première appréhension de la musique poétique. « Mystère des mots… musicalité… suggestion sonore… » Mais tous ces termes n’auront jamais que l’appât décevant du leurre. Il restera, se reformant, se refermant indéfiniment sur elle-même, la prégnance aux contours tremblants, chargés d’intensité, d’une image parfaite telle quelle, vaste et un peu triste, évidente, mystérieuse.

L’enfance ne s’explique pas. Contrairement à d’autres périodes de la vie elle n’a pas à se justifier. Elle est là, sans doute transformée ou même déformée, dans sa présence simple et forte. Ses gemmes dans le cœur l’on peut s’avancer dans la vie. Même si elle sert parfois de défense, elle n’est pas une arme à brandir telle une vipère au poing. Elle est au fond, aux tréfonds, dans les grandes profondeurs de l’âme, d’où l’on peut ou non et à son gré la faire sortir – par des mots, des paroles, des images. L’on est tenté de se dire qu’en fait l’enfant sentait, pressentait ; qu’il savait pour ainsi dire déjà ; et que soi-même l’on est capable de déchiffrer, intégrer dans le fil narratif de la vie. L’on espère audacieusement échapper aux pièges de la mémoire, ou encore l’on se vante de les assumer pleinement. Certaines images, certains sons, continuent et continueront néanmoins d’échapper aux séductions de la compréhension.

Des souvenirs d’enfance insistent et poignent sans que l’on sache vraiment pourquoi. Le désir de les convoquer et parfois d’en témoigner insiste lui aussi. Mais, qu’ils soient communiqués ou non, ils ont vocation à rester des secrets, pour soi et pour les autres. On les serre bien fort, non parce qu’ils seraient menacés, mais parce qu’ils permettent de toujours tenir bon. L’on sait très bien que l’élucidation ultime n’aura jamais lieu – pourquoi ce vers, ces sons, et ce moment. Ainsi peut-on les évoquer avec une sorte de confiance – parce que l’expression de ce bonheur ne le ternira ni ne l’épuisera. Traduire n’est pas toujours trahir.

Peut-être, à la différence de ce qui dans l’enfance détermine, vouant à l’enfer futur de répétitions éternelles, peut-être de tels souvenirs sont-ils le contraire d’une origine, laquelle serait vouée à être prolongée. Ce sont des illuminations aussi fugaces que durables, des surgissements, de petits miracles. Des morceaux de présent éternel y sont enchâssés, secrets inviolables dont la volonté est impuissante à forcer l’accès. Terre familière, fondamentalement inconnaissable, défiant toute tentative de cartographie.

L’image se forme et se reforme, différente et intacte. Telle la grâce qui va et vient, ce pays de connaissance est à la fois un foyer et un mystère, une beauté simple et claire dont on ne se lasse pas, qui ne s’usera pas.

Les souvenirs parfois sont un pays intérieur sans enfermement.

1ère partie
Vincent ALVERNHE

À l’angle de l’enfance
j’ai fermé le jardin

On a perdu la carte

Le jeu reste désert

Le gardien garde

La brûlure arrachée

Le feu mûrit au berceau.

2ème partie
Vincent ALVERNHE

Accroché au sable
connaître la semence
la mémoire des blessures

Je sais l’être nu
le combat du travers
et la chance la plus imparfaite

Je suis le souffle d’une seule nuit.

L’ours

Éditeur / directeur de publication : Ludovic CHARPENTIER, Antony
Impression : COREP, Paris
Illustrateur : Nicolas PERDU
ISSN 3130-2289

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