La Joie
Mise en demeure de la joie.
« Que ma joie demeure » écrivait Giono dans un roman célèbre. En ces temps pour le moins troublés que nous vivons, il nous a semblé nécessaire de mettre la joie au centre d’un numéro pour, à notre manière, l’invoquer voire la faire venir – la « mettre en demeure », comme l’indique notre sous-titre ; non pour la faire comparaître, car la joie ne se commande pas ni ne supporte le commandement, elle survient, s’en va et revient ; mais bien plutôt pour l’inviter à nous et vous rendre visite, dans l’espoir que nos textes soient autant de petits réceptacles, de « demeures » pour l’enclore sans jamais l’emprisonner, la donnant ainsi à lire, et peut-être à partager.
La nature, clin d’œil à notre premier numéro, apparaît métaphoriquement ou comme cadre dans plusieurs de ces textes. Car la joie est telle une eau vive… celle après laquelle souvent l’on court, sans jamais pouvoir totalement l’attraper. « Ma joie coule de source », écrit Ludovic Charpentier, et Apolline Garrel de l’évoquer comme une grâce au sein d’un paysage provençal sans eau, mais dont l’ardeur du ciel évoque l’intensité de la vie pleinement vécue. L’un des poèmes de Nicolas Perdu l’évoque quant à lui comme « une bulle de ciel » dans la grisaille.
L’accès à la joie est peut-être pourtant moins spontané qu’il n’y paraît : la réflexion d’Olettys et Urs Kessler en montre la dimension collective et culturelle, et à quel point les émotions qui nous paraissent les plus « naturelles » sont modelées par notre langue, maternelle notamment, par ce qu’elle nomme, omet ou minore.
De fait, les mots peinent parfois à dire la simple et mystérieuse évidence de l’émotion fondamentale qu’est la joie, comme si eux aussi couraient après. Tel un cycle naturel mais moins prévisible que celui de l’eau, la joie va et se retire. On parle d’« élans de joie », élans à la fois terrestres, corporels, et qui nous élèvent, nous soulèvent, nous ancrent tout en nous ouvrant, en une dimension parfois quasi mystique, comme dans les bouleversantes « larmes de joie » de Pascal en son Mémorial, souvenir écrit d’une illumination nocturne.
Le bonheur est peut-être encore plus difficile à dire, notamment en littérature – il serait davantage un thème philosophique. C’est un lieu commun, pour évoquer les tribulations des héros de romans, de rappeler que (paraît-il) « les gens heureux n’ont pas d’histoire(s) ». Le bonheur serait simple voire fade, ou au contraire inaccessible, alors que la joie fascine davantage et se dit peut-être un peu mieux – notamment via le langage poétique. S’agit-il là d’une injustice ?
La joie peut aussi être « une joie mauvaise ». Mais ce n’est pas de cette dernière qu’il est question dans ce numéro. Il se veut plutôt un ensemble de propositions pour tenter d’éclairer une émotion qui nous apparaît à la fois comme l’évidence d’un surgissement et parfois une énigme, pouvant faire l’objet tant d’une rêverie que d’une réflexion.
Très bonnes lecture et découvertes et un grand merci à vous !
une bulle de ciel
sort de mes cheveux
monte au dessus de ma tête
une bulle de ciel
comme un trou d'air
dans le plafond gris
une bulle de silence
recouvrant les cliquetis des machines
une bulle de couleur
dans la grisaille mentale
une bulle de légèreté
quand mes camarades et moi avons le dos courbé
une bulle joie
où que je sois
la joie existe
Ma joie coule de source. Elle est née du soleil et de la mer et, exaltée, s’est confondue avec le ciel dans une vapeur cotonneuse.
Elle a connu la chute dans le tumulte d'un torrent, a traversé des terres arides et des marais désolants, elle vient étancher ma soif de vivre avant de retourner vers la mer.
Quand la joie vient à manquer, l’ombre d'un arbre qu’elle a nourri m’abrite pour attendre la pluie. Les fruits de l'arbre rendent son attente plus douce, il n’y a pas à s'inquiéter, elle reviendra.
j'ai la joie de vivre
comme un arbre épanoui
ses racines éteignant la terre
ses branches éteignant le ciel
j'ai la joie de vivre
je n'ai besoin de rien
sinon de vivre
j'ai la joie de vivre
j'inspire du ciel
j'expire les saturations maladives
j'habite d'abord dans mon corps
aux muscles amoureux
mon téléphone est rempli de rien
je ne fréquente personne sinon des âmes
les images autour de moi
tombent comme des vitres brisées
et l'argent n'est plus qu'un langage social
j'ai la joie de vivre
ma liberté s'épanouit
au sommet de l'arbre
là où naissent les horizons juvéniles
Nous nous sommes rencontrés sur l’île de Gozo dans l’archipel Maltais il y a trois ans. L’un allemand, et l’autre français, nous avons toujours communiqué en anglais. Nous parlons souvent de la langue, du langage, de la traduction, de ce que cela représente pour nous et de comment notre manière de voir les choses est définie, malgré nous, par notre langue.
Nous avons discuté de la notion de joie et de ce qu’elle signifie dans nos langues respectives. Évidemment, nous parlons de notre propre vision vis-à-vis de notre langue maternelle et nos conclusions ne sont probablement pas les mêmes que tou.te.s les allemand.e.s ou tou.te.s les français.e.s.
Nous pensons que la joie désigne un sentiment plus éphémère que le bonheur, qui est quelque chose de plus durable, un sentiment d’accomplissement, quelque chose de plus complexe à trouver et à garder.
Le mot correspondant à « joie » n’est pas très utilisé en allemand, « Freude » en est la traduction directe, mais le terme est vieux et passé. Le mot « Glück », qui est employé plus fréquemment, signifie bonheur, et « glücklich sein », « être heureux ». L’allemand n’offre donc pas vraiment de terme d’usage courant pour désigner la joie au sens d’un contentement agréable mais limité dans le temps. En allemand, l’idée d’être chanceux.ses est également liée à celle du bonheur, puisque « Glück » peut aussi désigner la bonne fortune.
Nous avons également parlé des stéréotypes associés à nos deux pays : le français est souvent considéré comme une langue sensuelle ou sexuelle, la joie apparaît dans plusieurs expressions telles que « fille de joie », « maison de joie » ou « joies de la chair ». Nous avons aussi évoqué le stéréotype selon lequel les Allemand.e.s seraient des personnes sérieuses et travailleuses, et nous avons trouvé intéressant que le mot « joie » n’appartienne pas vraiment au vocabulaire allemand du quotidien. Si les termes joie et bonheur font partie de votre langue maternelle, alors votre réalité peut proposer ces deux formes de contentement, l’une courte, facile et spontanée et l’autre un épanouissement durable qu’il faut trouver et cultiver. Si votre langue propose une réalité où seul le bonheur existe et pas la joie, alors ce bonheur est un travail, une quête qui est difficile à obtenir. Le stéréotype des allemand.e.s étant obsédé.e.s par le travail se retrouve aussi de cette manière.
Notre langue influence nécessairement notre manière de voir le monde puisque c’est à travers elle que nous pensons. Urs ayant appris l’anglais, cette langue lui permet à présent d’exprimer une différence entre un bonheur éphémère et un bonheur pérenne et nous parlons parfois de la frustration d’être limité.e.s par une langue, qui nous permet de nous exprimer mais qui peut également nous enfermer.
je suis joie en devenir
une joie vibrante
minuscule
une petite joie logée dans la paume
du chef d'orchestre
et le chef d'orchestre brandit sa baguette
tandis que l'orchestre joue
tandis que des essaims de notes
fusent dans l'air
et je cours
le long de la baguette
et je saute
dans l'air parmi les notes
j'éclate
j'emplie l'air de joie
de monatmosphère de légèreté
et le public pleure
des larmes légères qui montent parmi
les notes
tout est joie, tout est musique et tout est joie
Éditeur / directeur de publication : Ludovic CHARPENTIER, Antony
Impression : COREP, Paris
Illustrateur : Nicolas PERDU
ISSN 3130-2289
L’œuvre illustrant le texte « Ma joie » est de SWED
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