La Joie

Mise en demeure de la joie.

en cours d'édition
Une bulle de ciel
Nicolas PERDU

une bulle de ciel
sort de mes cheveux
monte au dessus de ma tête

une bulle de ciel
comme un trou d'air
dans le plafond gris
une bulle de silence
recouvrant les cliquetis des machines
une bulle de couleur
dans la grisaille mentale
une bulle de légèreté

quand mes camarades et moi avons le dos courbé

une bulle joie
où que je sois
la joie existe

Ma joie
Ma joie
Ludovic CHARPENTIER

Ma joie coule de source. Elle est née du soleil et de la mer et, exaltée, s’est confondue avec le ciel dans une vapeur cotonneuse.

Elle a connu la chute dans le tumulte d'un torrent, a traversé des terres arides et des marais désolants, elle vient étancher ma soif de vivre avant de retourner vers la mer.

Quand la joie vient à manquer, l’ombre d'un arbre qu’elle a nourri m’abrite pour attendre la pluie. Les fruits de l'arbre rendent son attente plus douce, il n’y a pas à s'inquiéter, elle reviendra.

La joie de vivre
Nicolas PERDU

j'ai la joie de vivre
comme un arbre épanoui
ses racines éteignant la terre
ses branches éteignant le ciel
j'ai la joie de vivre

je n'ai besoin de rien
sinon de vivre

j'ai la joie de vivre
j'inspire du ciel
j'expire les saturations maladives
j'habite d'abord dans mon corps
aux muscles amoureux
mon téléphone est rempli de rien
je ne fréquente personne sinon des âmes
les images autour de moi
tombent comme des vitres brisées
et l'argent n'est plus qu'un langage social

j'ai la joie de vivre
ma liberté s'épanouit
au sommet de l'arbre

là où naissent les horizons juvéniles

Comprendre la joie à travers la langue
Urs Kessler et Olettys

Nous nous sommes rencontrés sur l’île de Gozo dans l’archipel Maltais il y a trois ans. L’un allemand, et l’autre français, nous avons toujours communiqué en anglais. Nous parlons souvent de la langue, du langage, de la traduction, de ce que cela représente pour nous et de comment notre manière de voir les choses est définie, malgré nous, par notre langue.

Nous avons discuté de la notion de joie et de ce qu’elle signifie dans nos langues respectives. Évidemment, nous parlons de notre propre vision vis-à-vis de notre langue maternelle et nos conclusions ne sont probablement pas les mêmes que tou.te.s les allemand.e.s ou tou.te.s les français.e.s.

Nous pensons que la joie désigne un sentiment plus éphémère que le bonheur, qui est quelque chose de plus durable, un sentiment d’accomplissement, quelque chose de plus complexe à trouver et à garder.
Le mot correspondant à « joie » n’est pas très utilisé en allemand, « Freude » en est la traduction directe, mais le terme est vieux et passé. Le mot « Glück », qui est employé plus fréquemment, signifie bonheur, et « glücklich sein », « être heureux ». L’allemand n’offre donc pas vraiment de terme d’usage courant pour désigner la joie au sens d’un contentement agréable mais limité dans le temps. En allemand, l’idée d’être chanceux.ses est également liée à celle du bonheur, puisque « Glück » peut aussi désigner la bonne fortune.

Nous avons également parlé des stéréotypes associés à nos deux pays : le français est souvent considéré comme une langue sensuelle ou sexuelle, la joie apparaît dans plusieurs expressions telles que « fille de joie », « maison de joie » ou « joies de la chair ». Nous avons aussi évoqué le stéréotype selon lequel les Allemand.e.s seraient des personnes sérieuses et travailleuses, et nous avons trouvé intéressant que le mot « joie » n’appartienne pas vraiment au vocabulaire allemand du quotidien. Si les termes joie et bonheur font partie de votre langue maternelle, alors votre réalité peut proposer ces deux formes de contentement, l’une courte, facile et spontanée et l’autre un épanouissement durable qu’il faut trouver et cultiver. Si votre langue propose une réalité où seul le bonheur existe et pas la joie, alors ce bonheur est un travail, une quête qui est difficile à obtenir. Le stéréotype des allemand.e.s étant obsédé.e.s par le travail se retrouve aussi de cette manière.

Notre langue influence nécessairement notre manière de voir le monde puisque c’est à travers elle que nous pensons. Urs ayant appris l’anglais, cette langue lui permet à présent d’exprimer une différence entre un bonheur éphémère et un bonheur pérenne et nous parlons parfois de la frustration d’être limité.e.s par une langue, qui nous permet de nous exprimer mais qui peut également nous enfermer.

Tout est joie
Nicolas PERDU

je suis joie en devenir
une joie vibrante
minuscule
une petite joie logée dans la paume
du chef d'orchestre

et le chef d'orchestre brandit sa baguette
tandis que l'orchestre joue
tandis que des essaims de notes
fusent dans l'air
et je cours
le long de la baguette
et je saute
dans l'air parmi les notes

j'éclate
j'emplie l'air de joie
de monatmosphère de légèreté

et le public pleure
des larmes légères qui montent parmi
les notes

tout est joie, tout est musique et tout est joie

Au bord du monde.
Apolline GARREL

C’est un dimanche et une promenade qui se termine, une promenade à pied en famille, une promenade dans la garrigue avant de regagner la voiture garée un peu plus loin sur le petit parking désert, afin de profiter un moment de la beauté du soleil couchant.

Les soleils couchants de Provence sont proverbiaux. L’on vante fréquemment leur magnificence, leur éclat incomparable que d’aucuns, plus critiques ou effrayés, disent insoutenable, tout ce rouge sur ce bleu, ces traînées effarantes à force d’être splendides, dont l’on dit souvent qu’elles évoquent l’incendie.

La fille de la famille les aime. Elle a grandi ici, ce sont les ciels de son pays. Elle a dix-sept ans, elle marche entre le père et la mère. Elle avance parce que le père, comme d’habitude, a décidé du but de la promenade. Elle marche entre ses deux parents, pour admirer un moment le beau paysage avant de retourner en voiture.

La fille a dix-sept ans. Elle a du mal à devenir une femme. Est-elle seulement une jeune fille ? Elle n’attend rien de particulier de cette promenade, à part un peu de silence peut-être, et puis elle se plaît dans la garrigue. Des sorties scolaires y sont organisées depuis l’époque de la petite école. C’est un paysage beau et familier.

Elle est là sur ce chemin caillouteux dont la pente est juste assez légère pour être confortable, ce chemin à l’air libre qui ramène à la voiture, au quotidien, à ce qui constitue le foyer.


Mais il y a un autre foyer ce soir, un foyer du dehors. En ce crépuscule du Sud, c’est ce soleil rouge qui n’en finit pas de se coucher.

Foyer d’écarlate. On le dit parfois sanglant. Et c’est vrai qu’il est tel un sang qui coule dans le ciel, comme une galaxie rouge n’en finissant pas de naître et de s’étendre. Si pur est le ciel provençal, si dur. Si parfaitement intense.

La fille de dix-sept ans, depuis quelques années sent en elle l’appel du sang. C’est cette chaleur dans le ventre la nuit et puis cette peau qui vibre, qui ressent plus fortement qu’autrefois le vent, le grand enveloppement du mistral, le choc infime d’une goutte de pluie.


Ce monde immobile, ce monde incendié de soleil rouge, ce ciel d’une pureté figée, ce ciel écarlate vibre. Le rouge bouge, se déplace.

Les pieds de la fille frappent le sol avec facilité. Elle n’est plus entre les parents. La pente est douce, facile, juste assez raide pour bien sentir le contact du corps avec le sol, avec la terre.

C’est comme d’être au cœur d’un incendie fécond. La fille dans le monde se sait au bord d’une révélation.


Les pieds sur la terre, l’âme au ciel, elle glisse dans l’entre-deux d’une extase sereine. Ce soleil qui est pleinement du cosmos est bel et bien le signe d’un ailleurs – si loin, si proche. Comment le monde qui est si beau et plein peut-il pourtant sembler au bord de la déchirure – et cependant rester intact, toujours vibrant, suggérant, ce que la fille dans les mots de ses dix-sept ans commence à appeler le sacré, le grand autre, ou peut-être même la présence de Dieu ?


Mais la fille ne dit rien. Elle sent, la présence et l’appel, la présence de l’appel.

Il n’y a pas besoin de partir. Tout est déjà ici. Ce qui est loin s’offre dans sa manifestation.


Je suis d’ici, je suis d’ailleurs. Par de tels paysages je m’ouvre au ciel qui s’ouvre.

C’est ici, c’est ailleurs. C’est chez moi.

Toujours au bord, au bord du monde, au bord de l’autre monde. Dans ce tremblement-là gît la joie.

Tout est simple et mystérieux. La joie parfois est de cesser de dire. La joie est dans cette exaltation sans danger parce qu’elle ne cesse de rendre grâce, de s’incliner pleinement, sans fausse humilité, devant l’ardent mystère du monde.

Cette fois et d’autres encore dont je me souviendrai moins bien, au cœur de ce petit coin du monde au bout d’un minuscule pays, j’aurai connu la joie.


Non pas serrée contre mon cœur comme les peluches de l’enfance ; car à l’époque j’avais parfois si peur que je les ramenais frileusement contre ma poitrine – et ce geste de repli ne faisait qu’augmenter leur très réelle douceur ; mais ce soleil... non, non pas serré pressé contre mon cœur, ce soleil fort et sans rudesse au bord de l’extase, et moi me déployant vers lui, prenant mon élan… Je vole, je vole vers lui sans être oiseau. Je suis lui, je suis en lui, sans jamais cesser d’être là – les deux pieds sur terre.

Terre rude, terre de cailloux, soleil de sang. Il n’y a rien de douloureux ni de tragique là-dedans – juste l’évidence d’une intensité dont il n’y a pas à avoir peur.

Le ciel est là, le ciel fait signe. Derrière se trouvent le sens, le vrai, le beau. Mais tout est déjà présent, présence éternelle, force dans la grâce.


Je ne vois pas ce qu’il y a derrière ces nuages rouges qui n’en finissent pas de s’entrouvrir. Je sais parce que je sens. Et cela me suffit.

Moi la fille je suis au bord du monde, au bord d’un monde... Ce ciel d’un bleu intense, traversé d’un rouge dont l’ardeur ressemble peut-être bien un peu à la mienne, ce ciel de mon pays natal ne fait pas que m’exprimer, qu’être mon reflet. J’y reçois aussi une révélation dont je ne sais qu’une seule chose, l’évidence sidérante de la joie offerte.

Ce qui m’est donné est bon. Je n’ai même pas envie de savoir au bord de quoi mon âme s’élance, ce qu’il y a derrière la grande draperie bleue et rouge. Peut-être Dieu, peut-être juste le très grand mystère de l’univers.


Cela pourrait donner envie de fuir, quitter le sol, d’entrer en transe pour de bon; d’aller plus loin, encore plus loin, au-delà même du rouge, vers ce qui pourrait être le vrai foyer. Le Pays.

Mais peut-être le mystère n’est-il tel que de rester mystère ; et le monde beau de n’être que monde, et d’indéfiniment faire signe.


Jamais cet appel en moi ne finira. Et je ne peux, oui décidément je ne le peux le goûter que d’être ici – sur ce chemin caillouteux, sur la terre des vivants.


Cependant le père, toujours là et marchant en tête, a ramené sa femme et sa fille à la voiture. Déjà la portière s’est refermée.

Il va être un peu dur de redescendre dans le réel, le crissement des pneus, l’odeur de l’essence. La fille n’en finit pas de regarder par la vitre arrière, encore, encore, de tenter de prolonger ce qu’elle sait devoir disparaître.

Mal au cœur du réel. Et pourtant le soleil du grand Là-Bas était tangible – lui aussi.


Dans le bruit du moteur s’amorce le retour à l’autre foyer, le premier, celui où souvent flambent la colère du père, l’étouffement des pleurs tus, les ardeurs féminines vouées à rester secrètes, la nuit au fond des draps.

Mais que la joie s’éloigne ne l’annule pas. C’est comme une pierre précieuse venue du ciel, enfouie dans la terre du cœur, une toute petite révélation qui modifiera quand même un peu la vie d’après.

Pour l’heure, dans le malaise même de la redescente, la fille sent dans son corps le rayonnement de la beauté indicible.

Parfois l’on n’a même plus envie de mettre des mots ni de penser. La joie est ce qui se suffit. Mais elle se chante aussi, un peu, telle une action de grâce. Et puis plus tard, longtemps après, quand elle a cessé d’être pleinement elle-même pour devenir un souvenir, dans une autre sorte de joie s’éveille le désir de la Dire.

L’ours

La couverture a été faite d’après un dessin de Nicolas PERDU.

L’œuvre illustrant le texte « Ma joie » est de SWED