La Bonté

Pour quelques grammes de bonté dans ce monde de brutes

publié, Octobre 2026
La bonté, belle dame, beauté d’âme
Pascal CANTAIS

La bonté n’a pas besoin d’aimer ni d’ailleurs de comprendre. Prend-elle même conscience d’offrir le meilleur ? Est-elle une danse soufie, soumise à son tournis ? Il me semble, qu’elle donne à qui se fier, qu’elle mise sur le battement du tambour et l’envoûtement de la flûte. Ma vie associative m’a appris qu'une crypte compte plusieurs clés de voûte, d’un toit-plancher, d’une croyance partagée, la mienne n’est pas divine. Croire en soi et en l’autre, aujourd'hui et demain. Croire aussi que la vie peut être bonne…

La bonté ou la tombe. La première je l’ai rencontrée. Elle avait pris les traits de lycéens, jadis. Ils m’ont suggéré de la vie, les attraits. J’ai oublié la corde, quitté le poste à trains désaffecté. J’ai changé de décor, fréquenté de vraies gares. Faut-il toujours mettre à rude épreuve la bonté de passage, quand la souffrance prend le pas sur la sagesse ? Je les remercie, sans qu’ils le sachent.

Nous cheminons, croisons aussi l’animal, le végétal. J’ai veillé, bien je pense, sur le faucon tombé du nid. Je sais l’empathie pour l’arbre cerné par un tapis de flammes. J’ai pleuré ceux et celles que la mort a banni.

Tant de services rendus, tant de petits gestes, tant d’attentions offertes, tant de paroles utiles, tant de chemins indiqués… Je les ai proposés et j’en ai disposé. Je m’excuse d’en avoir oublié. J’en accuse réception même s’ils ne m’ont jamais jugé.

Cette étoffe nous protège, quand la chaleur étouffe et pèse. Cette boussole guide nos pas esseulés…
Si je devine et décrypte mes semblables, c’est en toute incertitude car la détresse se cache aussi. Si je ne peux soulager tous les malheurs et applaudir tous les bonheurs, c’est en toute finitude car je ne suis qu’humain. Si je ne peux dénouer une entrave de vieilles histoires tressées, c’est en toute inaptitude car je ne suis pas canut… et même pas lyonnais.

Je peux te regarder, sourire et même questionner, te dire des paroles vraies.
Je peux participer, petit dans l’immensité.

Je peux juste écouter.

Et nous pourrons apprendre, en toutes humanités.

Le chat bonté
Ludovic CHARPENTIER

La bonté est une grâce que j'ai accueillie brutalement. Et la grâce s'est faite chair et a habité parmi nous, sous les traits d'un chat doux et blanc au regard souriant.

Lorsque ma famille et moi habitions au Maroc, où je suis né un jeudi, le jour de l'Ascension, mes parents acquirent en Normandie une grande maison en briques rouges. Cette maison avaient été construite à une époque où les hommes portaient des impériales sur des pièces de monnaie en bronze, et sur un terrain d'un hectare, nectar pour les arbres à fruits qui y avaient été plantés, les oiseaux pour manger leurs fruits, et les chats pour manger les oiseaux. Cette demeure est devenue la nôtre quand nous quittâmes le Maroc pour aussi venir l'habiter et profiter de ce qu'elle avait à nous offrir, même si les chats et les oiseaux n'étaient pas à notre menu.

En plus du jardin, la propriété de mes parents disposait de plusieurs bâtiments. Il y avait un ancien four à pain, aménagé en une petite maison décorée avec soin de plusieurs meubles ramenés des pays où vécurent mes parents; une résidence d'été où l'on aimait déguster sur la terrasse une tarte aux pommes du jardin; et enfin l'atelier de mon père au-dessus duquel il y avait un grenier que mon père eut la bonté d'aménager pour installer mon train électrique, dont j'avais assemblé le circuit sur de grandes planches en contreplaqué posées sur deux tréteaux. J'ai passé des heures à fabriquer les maquettes des maisons d'un village et d'un petit complexe industriel constitué d'une scierie et de hangars, en vue de décorer le circuit. J'avais même conçu un système électrique de commande d'aiguillage que je pouvais manipuler à distance grâce à des fils conducteurs disposés sous les planches de contreplaqué. Quelques soient les saisons, je portais le même pull bleu en laine épaisse tricoté par l'une de mes grands-mères.

Pendant les grandes chaleurs d'été, le grenier devenait une véritable fournaise, insupportable pour ma famille, mais où j'aimais me reposer pour ressentir mon corps sous le poids étouffant de mon épais tricot bleu. C'était pour moi une sensation apaisante qui me rappelait que j'étais bien vivant, avec un corps et ses limites. L'intensité de mes émotions était parfois difficile à vivre pour moi et ma famille, mais pas quand je restais seul, enthousiaste, à regarder rouler la locomotive tractant ses voitures, absorbé et fasciné par les bobines de fil en cuivre du moteur électrique transformant le courant en un travail mécanique. Quel émerveillement de pouvoir enfin contrôler quelque chose par la science et sa petite sœur l'ingénierie, qui allait tout expliquer et m'apporter des réponses. Quel soulagement de quitter le monde des émotions pour rejoindre les sphères intellectuelles où tout n'était que calme et volupté. Les émotions envahissantes méritaient d'être réprimées, refoulées, cachées, pour ne pas faire peur aux gens et me nuir. Elles m'ont quand même déservi par la suite.

Chaque année au printemps, le jardin était recouvert de taupinières. À l'heure où je vous écris ces lignes, la vue de taupinières susciteraient en moi beaucoup de questions : quelle est la fonction des taupes au sein de la nature ? Quelles bénéfices et quelles inconvénients la présence des taupes apporte-t-elle ? Comment à la fois les accepter et les tenir à distance ? Mais à l'époque de mes souvenirs, quand une mauvaise herbe ou un animal nuisible apparaissait, la réaction était souvent immédiate : "il faut s'en débarrasser, et tout de suite". Ainsi, quand le chat doux et blanc, au regard souriant, apparaissait dans le jardin, c'était, à l'instar de mes émotions, un de ces nuisibles envahissants dont il falait se débarrasser tout de suite : je le prenais par les pattes de derrière et le chassais brutalement. Le chat revenait chaque jour jusqu'à celui où le contact de son pelage pressé contre mon corps fut une sensation de plaisir et de douceur intense qui me fit prendre conscience de l'inutilité de ma brusquerie. Je me suis senti soulagé de ne plus faire de mal à ce chat et, par culpabilité mélée de fascination, je lui donnais à manger.

La bonté est une grâce, et la grâce un questionnement auquel nous sommes libres de répondre ou pas.

Vous êtes merveilleux !
Christophe PRADIER

note de l'auteur : le texte est basé sur Rock'n'roll Suicide de David Bowie (1972), l'auteur écrivant non seulement sur ses émotions mais aussi par rapport aux chansons.

Quand nous n'arrivons plus à voir notre propre valeur, il faut parfois que quelqu'un la voie pour nous.

Nous traversons toutes et tous des périodes où le miroir devient cruel : les traits se durcissent, la fatigue prend toute la place et notre histoire semble se résumer à ce qui a cassé en nous. Nous nous croyons trop abîmés pour être rejoints, trop loin pour être compris et trop lourds pour ne pas peser sur les autres.

Alors nous nous isolons, nous restons au milieu du monde avec une solitude immense derrière le regard. Nous répondons, nous sourions et nous continuons à faire semblant d'appartenir aux jours ordinaires. Pourtant, quelque chose en nous a cessé d'appeler.

C'est là qu'une voix peut tout déplacer. Une voix qui ne cherche pas à expliquer la douleur, ni à la minimiser. Une voix qui nous dit simplement de mieux regarder, de regarder encore. Tout n'est pas terminé, nous ne sommes pas réduits à notre chute et nous portons encore une beauté que nous ne savons simplement plus reconnaître.

"Vous êtes merveilleux !"

Merveilleux ! Le mot paraît presque impossible à recevoir quand nous nous sentons si loin de nous-mêmes. Mais c'est la raison pour laquelle il a justement cette force, car il se dépose où la honte avait pris trop de place. Il remet une lumière sur ce que nous avions confondu avec une ruine.

La résilience commence quelquefois par une main. Une main tendue sans promesse spectaculaire. Une main qui nous demande de ne pas rester seuls avec cette nuit. Elle ne répare pas toute une vie d'un coup, elle empêche seulement l'âme de croire qu'elle doit traverser les tempêtes sans contact humain. Et c'est déjà immense.

Nous avons toutes et tous besoin, un jour, que quelqu'un nous rappelle ce que nous ne savons plus nous dire. Que nous valons encore la peine. Que nous pouvons revenir. Que la nuit ne mérite pas d'avoir le dernier mot.

Alors donnons-nous les mains quand la vie devient trop étroite, il suffit parfois d'un geste vrai pour qu'une belle âme qui se croyait perdue se souvienne qu'elle est encore bien vivante...

Mais où est-il donc ?
Bernard DEGLET

J’achète bio. Je fais des prodiges pour ne pas percer de trous. Je prends soin des livres. J’arrive à l’heure.  Je donne rapidement raison à mes contradicteurs. J’écoute France Inter. Je me lave les mains au moins cinq fruits et légumes par jour. Je ne suis pas endetté. 

Je suis bon.   

J'ajoute que je fais des feux de bois au bord des rivières que je possède une petite falaise que je me régale dans les petits musées de province que j’essaie d’attraper les feuilles mourantes avant qu’elles ne touchent le sol que je saute dans les flaques. 

Par ailleurs j’ai figuré dans 261 fantasmes de Sœur Marie de la mansuétude. 

Et j’aime entendre bêler au loin. Et les feux rouges s'inclinent à mon approche. Et à l’océan, je fais des châteaux de sable. Et je sais réparer les motos russes. Et de partout je ramène des cailloux. Et j’aime être bordé serré. Et les sources me consolent (alors que les embouchures me désolent). Et je peins les boîtes aux lettres en rose. 

Or chaque soir, je choisis mon pyjama avec soin. En conséquence j’ai produit 750 milliards de bons spermatozoïdes car mon père possédait un zébu. Nonobstant, la houle m’apaise. En même temps je peux courir avec un seau plein de bonté sans en renverser une goutte. Pourtant je fais des rêves bien léchés. Alors quand la pluie tambourine je me sens bien, puis j’adore transmuter en rires les pleurs des bébés quoique j’aime les paliers. 

Je suis un type énorme, me semble-t-il donc. 

Je suis si bon que je me demande ce qui me remplace dans les pays où je n’existe pas. 

Pour être pour ainsi dire si rempli de bonté j’ai sans doute été trépané. 

Mes parents seraient fiers de moi. 

Il est cependant improbable que me plaise une femme tatouée, fumeuse, prônant la bienveillance et buveuse de thé citron. 

De telle sorte que je me demande parfois si tout cela est bien bon.

Le cœur sur la main
Pascal CANTAIS

Si les mains s'affermissent, le cœur, lui, palpite. Nul ne le voit rougir, nulle n’entend la chamade organique. Que la baguette soit bonne, alors la vie résonne. Que le bâton vibre, alors les âmes s’unissent. Parfois, les peaux se touchent, quand celle de l’instrument est percutée. C’est la bonté du cœur, qu’on tape ou non des mains.

Qu’une main console l’épaule, qui s’affaisse et qu’elle offre une boussole à qui ne sait plus les pôles, cela se fait. Donner un coup de main, aux pouces qui se lèvent puis donner un coup de pouce aux mains qu’on baisse. Détendre la main close et que la paume ouverte laisse éclore ses doigts et raconte ses lignes…

Et le cœur en émoi, les mains se meuvent en catimini. Nul détour, nulle chorégraphie. Elles se faufilent, sans brasser l’air ni décrire d’arabesques. Et leur mission remplie, elles se retirent, agiles. Parfois, la chaleur d’une étreinte, quand les bras l’accompagnent. C’est la bonté des mains, avec ou sans le chœur.

Tendre la main à celui tombé par terre. Espérer pour lui un parterre de tendresse fleurie plutôt que du béton. Ne pas mettre à l’index la saleté d’un doigt sans toit et s’en laver les mains… Ne pas faire l’honneur de son majeur aux nouveaux phalangistes, me dit mon petit doigt. Un serment, main sur le cœur, dessert la bonté fragile, qu’il fait mentir.

Sur ce, sans doigté, je vais boire la tasse… juste une tasse de thé, qu’on a eu la bonté de me donner.

La bonté, qualité ou défaut ?
Claire THIERRY

Beaucoup de mes amis me disent : « tu es trop gentille, pleine de bonté. » Cela m'interpelle souvent, comment peut-on être trop bon ?
La bonté est une notion humaine, elle fait partie de nous. Être trop humain est-il possible ? On dit souvent que c'est un don, une qualité pour les personnes altruistes, clémentes ou qui ont du cœur. Pourtant cela peut devenir un poids car à l'être trop, on s'oublie soi et tout devient flou.

De plus, des personnes qui en sont dépourvues profitent de celles qui en ont. Ces personnes se nourrissent, prennent cette bonté, donnée avec amour pour leur propre bonheur au détriment de celles qui offrent. Peut-on dire qu'elles sont malveillantes ou pas ? Peut-être ne se rendent-elles pas compte de cela ? Ou peut-être peut-on dire que c'est la faute de celles qui donnent ?

Dans la définition de la bonté, on trouve le mot naïveté, simplicité. Ces mots à consonance négative dans la définition sont marquants. Les personnes pleines de bonté sont jugées. Elles vivent dans un monde où la bienveillance prédomine, un monde de bisounours, utopique ?

Mais sans cette utopie, pourrions-nous avancer dans un monde où le chacun pour soi prime ? Est-ce que cette notion humaine ne permet pas à l'homme de trouver un but, un objectif, une vie meilleure ? Aujourd'hui, l'humanité devrait peut-être se poser cette question : entre les guerres et les individualités de tous, la solution ne serait-elle pas la bonté ? À méditer.

Poésie : la bonté et le soi-même.
Madame Bonté était connue
pour son humanité non dépourvue
Monsieur soi-même de plus belle
Ne vivait que pour lui-même.
Madame Bonté trouvait bienveillance et félicité.
Monsieur soi-même, l'individualité des HLM.
Elle vivait d'indulgence et de compassion.
Lui de défiance et de tension.
Elle avait un but, une seule lubie,
Mettre de la lumière dans toutes les vies.
Lui était sans cœur et sans pitié,
Et les ténèbres l'envahissaient.
Un jour, par hasard, ils se sont rencontrés.
Et leur vie a semblé s'arrêter.
Puis le bonheur de s'aimer a fait tomber
Toutes les barrières de la société.
Monsieur soi-même s'est transformé
au contact de l'amabilité.
La tendresse qu'elle lui a donnée
A fait fondre son cœur glacé.
Jour et nuit, il ne put la quitter.
Sans qu'il ne puisse s'écrouler.
Mansuétude et miséricorde
étaient devenues son nouvel ordre.
Sans naïveté, tout était simple et vérité.
Et dans cette vie réinventée
était l'amitié de l'être aimé.
Parfois, Monsieur Soi-même semblait malade
Et retrouver son état initial.
Mais Madame Bonté veillait
À son humanité retrouvée .
Ils vécurent jusqu'à la fin des temps
une agréable vie ;
Mais cependant si la bonté n'avait existé,
que se serait-il passé ?
Générosité et indulgence, les piliers de la clémence.
N'auraient pas existé et nous auraient condamné.
Alors pitié et Tolérance
Ont vraiment de l'importance
dans notre société
En perte d'humanité.

Je voudrais bien me pardonner
VINU

je voudrais bien me pardonner
j’étais sans cesse sur moi-même
sur moi
et sur les autres c’est certain
les autres jaloux perdus sans ciel
se marchent dessus

derrière la porte
j’écoutais
(faire taire les rats)

peut être bien que tout blesse
peut être bien que tout saigne

faire de même d’un bond
bondir
l’avenir

de tous les côtés le don surprend
le don muet muet

goûte la chaleur les yeux les mains qui aiment
se taire dans la rage recoudre
la chaleur humaine et tous les liens
écartent la nuit du monde

court avenir court à plusieurs
pour faire face
pas se perdre
pour être gentil comme un taureau

là où commence un cœur
un cœur qui parfois paresse
une pauvre chose qui se perd
sur un banc
reste en bonne santé

sur les deux joues on crut voir
toutes les paranoïas qui sèchent

La petite fille au bocal
Pascal CANTAIS

Pas plus de toile que de pigments, dans mes lignes à venir. Juste un fait divers d’automne, que toute dépêche s’empresse d’oublier. Je ne badine pas avec le don. Donner est une affaire sérieuse et jamais anodine, je vous en fais l’article…

Elle est apparue, le pas vif, le visage grave et calme, le regard déterminé. Elle avait la blondeur de ses pièces, dans un écrin de verre. Et dans la platitude d’une attente en caisse, elle a mis du relief, naine entre deux adultes, l’enfant entre deux géants. Pour qui ces chocolats et ces fleurs ? Pour ta maman, à qui l’on n’offre jamais rien…

Ce cadeau avait tout d'une offrande, immobile sur un tapis roulant, énorme derrière deux petites choses d’enfant mais si importantes à ses yeux. Puis, d’un geste rapide et précis, elle a fait ruisseler son trésor. Et, le tintement a plu sur la caisse, la patience tenace si longtemps cumulée s'est d'un coup déversée. Une pluie automnale peut donc carillonner.

Bien sûr, tout ce qui est doré n’est pas d’or. Et un bocal même bien lesté ne peut tout créditer. Et quoi ? Le discrédit serait jeté sur l’acte de bonté, qui mérite bien qu’on prenne son parti ? Un pacte tripartite est né, presque sans la principale intéressée. Un billet ajusté à la monnaie manquante et le tour est joué, alors, on peut s’en retourner, en paix.

Si la bonté prend parfois des détours, jamais elle ne se détourne.
Je ne sais la fin de l’article, je l’ai juste nommé.

« Sainte Thérèse, criez pour nous »
Mario S.

Tata est morte
Trois ans
Jour pour jour
Après tonton
Immobilisée sur un lit
Dans un bac à légumes

Ses beaux yeux bleus intenses
Se sont fermés pour toujours
Un soir de mars

Elle qui
Durant son enfance avait crevé de faim
Avec ses douze frères et sœurs
Dans un trou paumé
Au fin fond de la Normandie

Elle qui
Toute sa vie
N'aura cessé de tendre la main
Au junkie
Au suicidaire
À l'éconduit
À la veuve et à l'orphelin
S'il avait fallu
Elle aurait même donné son slip
À son prochain

Elle qui
Tricotait pour tout le monde
Des pulls en laine trop petits
Aux couleurs criardes
De ceux qui vous grattent horriblement
Qui chaque hiver finissaient immanquablement
Au fond de mon armoire
Et qu'on finissait tôt ou tard par donner

Jamais Ô grand jamais
Je ne l'ai entendue déblatérer
Sur qui que ce soit
Elle trouvait toujours des excuses
Aux hyènes médisantes aux vautours
Aux vipères et aux sangsues

Chez elle
Il y avait très souvent une grande tablée
Avec dix quinze personnes assises autour
Mangeant et faisant mine d'apprécier
Son couscous raté

Peu de temps avant sa mort
J'étais là
Penchée sur elle
Par-dessus la barre en métal du lit
Ses yeux bleus plongés dans les miens

Je lui ai dit
« Tu te rends compte du nombre de gens que tu as aidé dans ta vie »
Alors dans un souffle à peine audible
Ma tante a répondu
« Oui… pour ce que ça… m'a rapporté »

J'ai souri
Impuissant
Il n'y avait rien à dire
Alors j'ai serré un peu plus fort
Sa vieille main froide et fripée
Ses yeux toujours dans les miens
Pendant que la Roue de la Fortune
Tournait sur l'écran de la télé

Pendant que Sainte Thérèse
Presque anonyme
Se mourait

poèmes sur la bonté
Vincent ALVERNHE

I

C'est une friche
le doux présent

Tu essaies

L'iris de la nuit
la culture du doute
le terrain vague de la peau

Tu bâtis le blé
de tes bras
le manège

Deux enfants courent
nus
à la langue sauvage

Les chevaux lèchent tes plaies

Tu entends le grand labour
commencé
le premier jour.

II

Ce que tu portes n’est pas à moi

Et pourtant.
ma faiblesse te remplit

Pose ton rire dans cette absence
Tes mains dans ce vide

Faut-il la haine ? Et le silence ?

Le manque c’est toi
On avait tout essayé

La blessure
La frontière et la marge

On avait joué à perdre
Le matin surtout

Nos corps comme des fosses

Il est temps de ne pas conquérir

Accepter la source
dans un efficace abandon

Un souffle.

poèmes sur la bonté
Nicolas PERDU

I

et c'est quoi ça
qui vient, qui n'a aucune chance pour l'existence
muette
innocente
et fluette
qui donne et donne avec ses bras
de la longueur de deux touches de piano
je parle de piano pour fourmi

un cœur d'amour
un cœur de colère
dans chaque pupille
la bonté
distribue
comme si sa vie en dépendait
comme si la vie en dépendait

la bonté
ses bras idéalistes révoltés contre les égoïstes juchés sur le bord des fenêtres
des immeubles
ils crient:
« trop bon trop con »
« ton innocence te perdra »
« elle manque de cynisme ta petite cervelle sans expérience »

la bonté garde les yeux grands ouverts

II

oh que oui que je sais bien
tu veux être un bandit
un vrai hors la loi
rebelle de la société
tu ne veux pas
de la compassion

duel
je te défie bonhomme
j'ai un cœur
au bout de chaque doigt

dégaine ta vitesse
je dégaine des raz-de-marée
je vais t'écraser
t'ensevelir
t'enterrer
sous des tonnes et des tonnes et des tonnes
de compassion...

et voilà bonhomme
le ridicule c'est quand on ne prend pas et qu'on ne donne pas

III

à quoi ressemble une bonté ?
voici le résultat de la biopsie:

sur une page blanche
qui lui sert de tapis volant
elle s'envole
danseuse aux bras immenses
elle déploie la brise
étreint
ce qui n'existe pas encore
ce qui prendra forme
trempé dans une goutte
se posera sur la feuille

sur une page noircie de poèmes
qui lui sert de nuit
pour mieux rêver
ses bras immenses
distribuent les mots qui apaisent

IV

les bontés !
elles arrivent sur la ville
flocons de couleurs
qui pop pop et pop et voilà

la ville
couverte d'une immense bonté
et les gens sortent dans les rues
se creusent un passage
dans la marée des flocons de couleurs

bonté infinie
bonté divine
ou bonté enfantine
les couleurs célèbrent la bonté

V

la bonté !
comme un cheval aux 1000 galops
fougue
esprit de la démesure

la bonté !
tout amour commence par la bonté

la bonté !
comme une libération
le jaillissement des boîtes d'acier et de verre

la bonté !
plus sauvage que jamais
tue la nécessité de se prendre pour le roi

elle brûle l'image par l'intérieur

VI

le soir des ruines
la bonté
marche seule dans la ville
déserte

tristesse de mort

pourquoi se demande-t-elle
ne suis-je qu'une chimère ?

elle regarde son corps intact

pourquoi m'ont-ils vendue ?

la nature lui murmure quelque chose
les ruines ne disent rien

elle marche
dans une solitude infinie

personne à qui donner
personne
non personne

VII

c'est l'été sur la terrasse
le soir tombe
je regarde les étoiles

ce sentiment océanique qui m'envahit
la conscience de n'être rien
et de faire partie d'un tout

d'être le fruit d'un élan de bonté
qu'à mon tour j'ai envie d'exprimer

la bonté prend naissance quelque part
dans l'univers
son fruit est universel

j'ai alors la conviction que la bonté
est l'essence même de la nature

VIII

distorsion métallique
fusion électrique
avec le publique

crachent les guitares
les amplis craquent
sur scène
je donne je donne je donne
toute ma rage
toute ma haine
ma noirceur
mon envie de vivre
mon envie de mourir
toute ma souffrance
et mon angoisse face à un monde que je ne comprends pas que je n'aime pas
je donne je donne je donne

et les voilà qui hurlent qui sautent et vivent des émotions trop longtemps refoulées
acte de bonté pour un public
qui le reconnaît
l'échange comme une tempête de bienveillance
avec nos compassions déchirées
notre générosité sans limite
acte la démesure de notre amour

je joue le rock le plus dur

La force et l'intelligence dans la bonté
Urs Kessler et Olettys

« Trop bon·ne, trop con·ne »

La bonté est une notion complexe dans notre société car elle n’est pas toujours perçue comme une qualité. Certains y voient une faiblesse et conseillent de ne pas faire preuve d’une trop grande gentillesse. Mais nous pensons que la bonté n’est jamais le problème. La confusion vient souvent du fait qu’on l’assimile à la confiance. Il est tout à fait possible d’être bienveillant·e envers autrui sans pour autant lui accorder sa confiance, on peut faire preuve de bonté et gentillesse tout en restant ferme et en sachant dire non. Même si vous êtes trahi·e, ce n’est jamais de votre faute sous prétexte que vous avez été « trop bon·ne ». La bonté est une force, elle s’apprend et se cultive.

« La bonté elle-même suscite souvent de la résistance. »

Elle suscite de la résistance, car la bonté éveille parfois le soupçon, on craint qu’elle ne dissimule des intentions cachées, on imagine que les personnes bienveillantes sont en réalité manipulatrices. La gentillesse est souvent associée à la manipulation, alors qu’il est tout simplement possible d’être bon·ne par nature ou bien d’avoir besoin d’aide tout en exprimant cette demande avec une sincère bienveillance. La bonté est un cadeau qu’il faut offrir et recevoir sans crainte.